Nigeria: to go or not to go

– “Tu ne fera pas 20km au Nigéria avant qu'ils t'attaquent.
– “Tu veux faire du camping là-bas? Haha, ils retrouveront ton corps et vendront tes organes.
– “Tu ne crois pas que les autres pays te suffisent pour connaître l'Afrique ? Tu devrais contourner le Nigeria car le danger y est bien réel.
– “Qui ira dire à tes parents qu'on t'a retrouvé décapité à côté de ton vélo ?
– “Quand j'y étais on se déplaçait en hélicoptère pour éviter les routes. Quand on devait prendre la voiture, on avait une escorte armée en permanence. Alors toi, tout seul sur ton vélo... “,
– “Ces gens n’ont aucun respect pour la vie humaine, faire ex3pect le pire !

…sont des exemples de commentaires que j'ai entendus quand j'évoque la suite de mon voyage et mon souhait de traverser le Nigéria en vélo. Et ils n'émanent pas de personnes ignorantes qui, après avoir regardé les infos à la TV, avertissent le monde entier de dangers de celui-ci sans savoir de quoi ils parlent. Ils émanent de gens ayant une profonde connaissance du pays, y compris l'ambassade de France et les Nigériens eux-mêmes. Il semblerait donc qu'il n'y ait aucune raison valable d'aller dans ce pays, sinon pour se suicider.

Cependant, il n'y a pas beaucoup d'options pour éviter le Nigeria: il n'y a aucune ligne de ferry depuis le Benin ou le Togo jusqu'au Cameroun. Et le chemin au nord du Nigeria via le Niger et le Tchad est un désert situé au centre des récents conflits malien et lybien, alors même si ça parait calme d'après les journaux, il est naturel de penser que ce n'est pas un endroit recommandable. Il reste l'option consistant à survoler le Nigeria, qui paraît être la seule permettant de rester en sécurité. Les vols intra-Afrique sont souvent plus chers que les vols entre l'Europe et l'Afrique et je n'aimerais pas voir mon vélo malmené dans un aéroport africain douteux (en dehors de celui de Joburg OR Tambo, ils ont tous l'air de minuscules aéroports de cambrousse à mes yeux, même dans les grandes capitales).

D'un autre côté, je me souviens combien la Mauritanie était paisible, malgré tous les avertissements. Et je sais que depuis le début de l'année, deux femmes ont traversé le pays à vélo et ont survécu. Parmi elles, CyclingCindyqui m'a écrit que"Le Nigéria n'est pas plus dangereux que les autres pays” et c'est même un pays agréable.

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Marché aux chèvres

Ce n'est pas seulement parce que j'ai entendu ce que je voulais entendre, mais aussi parce que les conseils venant de quelqu'un qui a traversé un endroit à vélo sont mille fois plus pertinents que tout autre conseil que j'ai finalement décidé de traverser le Nigéria.

Le nord est une région interdite en raison des massacres de Boko Haram que l'on peut suivre chaque semaine dans les nouvelles, et la région du Delta est celle où sont enlevés les expatriés de l'industrie pétrolière (apparemment ça c'est calmé, mais c'est peut être du au fait que plus aucun expat ne s'y rend sans escorte armée). Et je tiens aussi à éviter la zone de Lagos. Une ville africaine avec 1 million d'habitants c'est déjà un cauchemar à traverser en vélo, alors je tiens absolument à éviter cette mégalopole sans foi ni loi de 20 millions d'habitants.


Le plan qui fait peur fourni par le gouvernement français

Cela me laisse un étroit corridor au sud du pays, qui se termine à Calabar où il y a heureusement un consulat du Cameroun, du coup je n'aurai pas besoin d'aller faire un tour à Lagos ou à Abuja. Pour éviter Lagos, je choisi un poste frontalier secondaire à 100 km au nord de la côte et je quitte Cotonou.

En fait, je voulais quitter Cotonou avant 6h pour traverser le centre ville quand il est encore désert, comme je l'ai fait à Accra, mais il est déjà midi quand je fini d'emballer mes affaires. Mais finalement, ça circule plutôt bien. Ça ou alors je me suis habitué aux mouvements sans queue ni tête du trafic imprévisible, où tout le monde avance sans réfléchir mais réussi d'une façon ou d'une autre à se tailler un chemin, et je ne fais plus qu'un avec lui.



La route de Porto-Novo est simple à suivre: c'est tout droit. Elle a une voie réservée aux deux roues que j'emprunte. Bon, c'est quand même bien encombré, surtout à l'intérieur de la poussiéreuse capitale béninoise. Je ne m'arrête que pour déjeuner et je me retrouve avec 90km au compteur à la fin de cette demi-journée.

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Sur ma voie de moto-taxi sur l'autoroute Cotonou – Porto-Novo

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Petite anecdote sur ma pause déjeuner: je traduisais pour un nigérian qui avait du du mal à parler en français avec la dame de la cafétéria. J'ai traduit mais j'ai aussi demandé à l'homme “Vous ne pouvez pas communiquer en Yoruba tous les deux ?“. Il a essayé et ça a marché. “Vous me sauvez la vie”. En fait, la partie orientale du Bénin est occupée par le peuple Yoruba, tout comme le sud-ouest du Nigeria. Et sur les routes, j'entends autant d' Oyihbo que de YOVO (les noms donnés aux blancs en Yoruba et en Fon).

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Porto-Novo, la capitale officielle du Bénin

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Le premier roi de Porto-Novo prend la pose avec mon vélo

Les noms des entreprises ne sont pas très originaux et tournent toujours autour de la religion. J'ai pris mon repas à la cafétéria “Dieu te voit” et passé ma nuit à l'hôtel “Dieu merci”. Mes jambes sont dures, c'est un redémarrage difficile après 20 jours d'inactivité.

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L'est du Bénin

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Un bus d'une compagnie de transport de Côte d'Ivoire

Alors que je pédale vers le nord jusqu'au poste frontière situé vers Kétou, la frontière avec le Nigéria et seulement à 5km à ma droite. Il n'y a pas grand chose à voir le long de la route, excepté une usine de ciment Lafarge à Onigbolo. Il fait très très chaud et j'atteins Kétou, une ancienne capitale du royaume Yoruba, suffisamment tôt pour trouver une maison d'hôte et me préparer à affronter demain matin ce qui semble être une des frontières les plus redoutées d'Afrique. J'ai l'impression que mon visage est complètement brulé et j'ai soif en permanence.



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Un poste de frontière mineur, mais c'est encore trop près de Lagos

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Une cimenterie Lafarge à Onigbolo (les usines sont encore malheureusement une chose rare en Afrique)

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Les routes goudronnées sont parfaites pour sécher des vêtements ou de la nourriture (haricots, poivrons, kassava, igname)

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Une mosquée à Kétou

Finalement, et sans vraiment chercher, je ne trouve pas de maison d'hôte à Kétou et je décide de pousser jusqu'à la ville frontière, Ilara, où je m'arrêterai quelque part. Malheureusement, 17km plus tard je suis toujours en selle et j'arrive déjà à la frontière. La ville d'Ilara est à cheval sur la frontière et les deux bureau d'immigration sont situé en plein centre. Cependant, la monnaie utilisée du côté béninois est déjà le Naira nigérian et les gens parlent anglais. J'attire plus l'attention qu'a l'accoutumée, les gens m'interpellent en me criant des trucs depuis le bord de la route.

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Pourquoi les suisses se sentent obligés de mettre du romanche même sur un panneau au Bénin ?

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Attention, orthographe marrante !

Je retourne à la police du Bénin et demander où je peux dormir. Ils chargent le changeur d'argent de m'emmener à une chambre d'hôtel et de leur signaler le numéro de ma chambre. “Avec nous, vous êtes en sécurité” disent-ils, mais je n’aime pas ça car, quand un endroit est réellement sûr, personne ne parle de sécurité.

Le lendemain, après une sortie administrative du Bénin sans encombres et un échange de mes CFA en nairas, Augustin le changeur d'argent me conduit à l'immigration nigériane dans le nord de la ville d'Ilara. Leur bureau est assez éloigné et situé tout au bout d'une mauvaise piste en sable. On m'a dit “les postes frontaliers ne ferment jamais, ils travaillent 24/24” (c'est très improbable). Une fois à l'intérieur de leur bureau, on doit les réveiller. Il n'est pas tout à fait 8h et le chef se pointe en sous-vêtements, juste pour me dire d'attendre. Un autre agent se présente à moi, encore endormi, pour procéder à l'enregistrement de mon entrée.

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Devant le Bureau de l'immigration

Même si j'ai un visa de 3 mois, on me donne un tampon pour une durée moindre. On m'accorde 2 mois, ce qui est amplement suffisant pour traverser le Nigéria de toute façon. Au sujet de la durée des visa, il faut toujours demander le plus possible car les durées sont souvent réduites une fois arrivé dans les pays. Mon plan est simple: traverser le Nigéria aussi vite que possible et arriver en un seul morceau au Cameroun, en m'arrêtant dans des hôtels dans l'après-midi pour ne pas me risquer à errer dans des lieux inconnus au crépuscule. Je ne ferai pas d'arrêt trop long sur la route et je m'en tiendrai aux principaux axes avec suffisamment de circulation pour diminuer les risque d'être confronté à des bandits.

L'itinéraire “sûr” qui évite le Nord et le Delta me fera passer par Abeokuta, Ibadan, Benin City, Onitsha, Enugu et Calabar pour 1000 km de routes très fréquentées.

Le numéro de téléphone d'Augustin comporte 11 chiffres: bienvenue dans le pays le plus peuplé d'Afrique avec plus de 160 millions d'habitants! Un africain sur 6 est nigérian. Et avec un taux de croissance magique au cours des dernières années (plus de 8%) et une population toujours en hausse, le Nigeria est, pour les investisseurs, un des successeurs des pays BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine).

Avant de quitter le Bénin, je petit déjeune avec de la bouillie et je reçois un dernier avertissement de la part de l'agent de police : “N'allez pas au nord, ils vous enlèveront les yeux comme ça...“. Quelques mètres plus loin, je suis désormais sur cette terre qui effraie tout le monde.



Ilara n'est pas très grande et je suis très vite sur une petite route dans la brousse. En évitant le principal passage frontalier dans le sud, je peux peut-être éviter ces nombreux postes de contrôle où les voyageurs se voient demander 10 pots de vin à la suite, ce qui leur fait dire que les policiers nigérians sont pires que les criminels. Mais ça commence deux kilomètres plus loin, avec 3 checkpoints d'affilée : santé, SSS et immigration.

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Premier aperçu du Nigéria

Les hommes au premier point de contrôle sont très amusants et bavard. Je leur demande de m'apprendre à dire bonjour en Yoruba et maintenant impossible de les faire taire. L'homme au deuxième point de contrôle se présente de la façon suivante : “Je suis du SSS: services secrets. Nous sommes comme la CIA pour le Nigeria“. Il n'aime pas le fait que je ne sache pas où je vais dormir ce soir à Abeokuta et nous nous mettons d'accord pour que je le tienne au courant plus tard quand j'aurai une carte SIM locale. “Vous ne nous connaissez pas, mais nous savons qui vous êtes“. Il veut dire que le SSS est partout dans le pays et qu'ils me surveillent. Et le troisième point de contrôle est l'immigration, où j'apprends quelques mots de Yoruba de plus et où le jeune officier me dit de visiter sa ville natale où je trouverai des sources d'eau chaude.

Ça c'est passé beaucoup mieux que prévu et on ne m'a pas demandé de pot de vin du tout. Mais j'ai perdu près d'une heure et je dois m'assurer d'arriver à Abeokuta, la première grosse ville, assez tôt pour trouver un hôtel.

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Le problème est qu'après ces points de contrôle initiales, il y en a encore plus, virage après virage. Leurs barrages routiers me font stopper dix fois en 30 kilomètres, et encore je ne m'arrête que quand on me le demande. Quand ils ne m' m'entendent pas venir, je peux traverser avant qu'ils ne crient après moi et je ne reviens pas en arrière. J'ai vu des voitures faire ça et ça marche. Plutôt que les mauvaises expériences auxquelles je m'attendais, c'est en fait très amusant de prendre des photos avec les agents, de raconter mon histoire, pour devenir amis sur Facebook, etc. Mais si je dois m'arrêter 10 minutes tous les 3 km, je ne terminerai jamais mes 100 km aujourd'hui.

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Heureusement, la fréquence de checkpoint diminue à mesure que je m'éloigne de la zone frontalière. Au total, il y aurait environ 20 entre Ilara et Abeokuta, dont 5 pour l'immigration, 1 pour l'armée avec une mitrailleuse et plusieurs pour la police et les douanes. La plupart étaient des “gentils”. Il y a eu un où j'ai été arrêté par un homme gigantesque, debout au milieu de la route, agitant en l'air un bâton en bois, tel un troll qui tendrait une embuscade à une caravane de marchands. Mais on s'est juste serrés la main d'une façon rigolote. Il y eu cette autre fois où une foule de jeunes excités m'a entouré. C'était assez effrayant car je repensais au “ils te volerons tout avant que tu aies pu faire 20 km”, mais un vieil homme assit à l'ombre d'un arbre leur a dit de me laisser aller. Je suppose que c'était quelque chose comme une perception de taxe pour l'organisation des okada, les moto-taxis.

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Dans l'ensemble, chaque point de contrôle m'a accueilli de façon joyeuse et courtoise, et on ne m'a demandé un pot de vin qu'une seule fois, sans trop y croire ni insister. Un agent d'immigration était trop paresseux pour copier les informations de mon passeport et il voulais une photocopie (qui peut en effet, comme au Sahara occidental, diminuer le temps d'attente aux points de contrôle). Mais la plupart d'entre eux m'ont offert de l'eau et m'ont dit qu'il n'y avait aucun danger au Nigeria. Mon expérience est exactement le contraire de tout ce que les gens peuvent écrire à ce sujet (le seul point sur lequel on s'accorde étant que le nombre de checkpoints est ridiculement énorme). Après, je ne garanti pas que l'expérience serait la même pour un groupe d'hommes d'affaires circulant dans un 4x4 de luxe...
Dans les quelques villages le long de la route on peut trouver à manger mais personne n'y parle anglais. J'entends parfois “Bonne arrivée" ou "Bonsoir“. Lancé dans une course pour arriver à Abeokuta avant la nuit, j'en oublie mes pauses repas. Le pire ennemi de la journée est le soleil, mes avant-bras sont maintenant rouge pétant et j'ai bien peur que mon front soit de la même couleur. Je n'ai pas trop envie de sortir mon appareil photo car j'aurais encore plus l'air d'un touriste. Du coup il y aura moins de photos pour ce pays.

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A moins de 10 km du centre d'Abeokuta

Abeokuta est la plus grande ville de l'état d'Ogun avec plus de 500 000 habitants. C'est peut être petit pour le Nigeria, mais ça vaut bien le bazar d'une capitale. Le principal pont sur la rivière, qui coupe quasiment la ville en deux, est en cours de réparation, ce qui crée une énorme file d'attente de chaque côté. Tout le monde veut aller plus vite mais la densité du trafic, conjuguée aux étals du marché sur les côtés de la route, rendent la chose difficile. Je zigzag aux milieu des voitures comme les motards et je dois regarder partout, pour voir celui qui traverse, celui qui accélère, celui qui ouvre sa porte, etc..

Il n'y que deux lois qui régissent tout cela 1) le plus gros véhicule à la priorité et 2) plus tu klaxonnes, plus tu donnes de poids à tes intentions. Aucune ne m'est d'un grand secours alors je dois faire très attention à ce qu'il ne m'arrive rien et je sors de cette route principale dès que j'ai franchi le pont. Alors que je galère dans la circulation, je suis l'objet de toutes les attentions. Les gens me demandent comment ça va, il veut discuter avec moi tout en étant au volant, une policière m'attrape par le bras pour je ne sais quelle raison... c'est plus qu'intense, c'est insensé.

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Il ne manque que le bruit

Quand j'arrive au centre d'Abeokuta, il me reste deux heures avant la nuit pour trouver un endroit où dormir. A cet instant, je me dis que j'ai bien géré mon affaire. Je me promène autour du rocher d'Olumo, l'attraction historique et touristique de la ville. Ce lieu a un certain charme, avec ses énormes rochers au sommet de la colline (Abeokuta signifie “sous le rocher” en Yoruba) et, tout autour, ses vieilles maisons à moitié détruites, recouvertes de tôles rouillées.

Comme je ne trouve aucun panneau indiquant un hôtel ou une maison d'hôtes, je demande à un poste de police pour qu'on m'indique où aller. Ils veulent m'envoyer dans des hôtels d'affaires avec la clim et tout le confort moderne pour aussi des prix 'bon marché' allant de 5000 ou 7000 naira (25-30 €). Je leur dis que je préfèrerais une maison d'hôtes à la place, tant que c'est sécurisé. Alors ils pointent du doigt un vieux bâtiment de l'autre côté de la rue. Il est écrit “hôtel” sur une minuscule pancarte à l'entrée. Et quand je demande à la police “Je ne risque rien là-bas ?“, ils répondent tout simplement “Dieu te protège“. Cela me rappelle tous les épaves de taxis de brousse que j'ai croisées sur le bord de la route depuis le Sénégal, et sur lesquelles on peut encore lire “Al’hamdulilah ”, ou un truc du genre qui prétends que Dieu protège ce chauffard contre les accidents.

En tout cas, le propriétaire de cette ancienne maison m'indique qu'il n'y a pas de place disponible. Je suis alors de retour dans la rue et faire un cercle complet dans la ville, pour finalement revenir au complexe touristique Olumo en désespoir de cause, n'ayant rien trouvé. La police m'ont dit que je pouvais dormir dans ce complexe touristique, et même si ce sera probablement une solution haut de gamme, ce sera toujours mieux que de rester dans les rues une fois la nuit tombée. Déjà maintenant, dans la soirée, je trouve que les gens deviennent plus fou. J'étais bien dans la brousse, mais la situation en ville devient effrayante. Jusque là, les gens que je croisais sur la route et les passants m’interpelaient en criant très fort des trucs comme “STOP !" ou "Viens ici!” comme si je m'étais enfui après avoir volé quelque chose. Mais maintenant, certains bondissent devant moi et tente de m'arrêter physiquement. On dirait que je suis le seul homme blanc de la ville et que la première personne qui m'attrapera aura droit à une récompense. Parfois on me prend aussi pour un chinois. Peut-être que les chinois sont en train de construire un nouveau pont ou une autoroute ici, étant donné qu'ils sont impliqués dans presque tous les projets de travaux de génie civil que j'ai pu voir en Afrique de l'Ouest.

Malheureusement, le garde de ce complexe touristique dit que je ne peux pas rester à l'intérieur pendant la nuit. Mais peu de temps après, une dame bien habillée demande à un employé de m'emmener à une maison d'hôtes située à proximité. Il conduit un okada et je dois le suivre. Après deux essais, nous trouvons une maison d'hôtes sur une route principale, juste au moment où il commence à faire sombre. Elles ne sont pas faciles à trouver car elles n'ont aucun panneau. De même, les routes n'ont souvent aucuns panneaux et aucunes indications pour prochaines villes.

À 2500 naira la chambre de base, le prix est le double de la moyenne en Afrique de l'Ouest, mais je savais d'avance que le Nigeria serait relativement cher. Une fois le check-in effectué, Alessandwo, celui qui m'a amené ici, dit que nous devons trouver de la nourriture. Je suis d'accord et je pensais aller dans la rue chercher l'étal de nourriture le plus proche, mais au lieu de ça nous prenons un taxi pour traverser la ville, car il m'emmène dans une chaîne de restaurant qui fait de la nourriture de rue mais d'une manière propre. Il faut une heure pour faire quelques kilomètres dans le trafic, puis je suis enfin retour à la maison d'hôtes avec de la nourriture et une chambre qui ferme à clé.

Alors qu'il s'apprête à partire, Alessandwo me donne comme consigne de ne pas quitter la maison d'hôtes. Il charge également le personnel de ne pas me laisser sortir. Le personnel se tourne alors vers moi pour me répéter une fois de plus que je ne doit pas quitter ma chambre. Est-ce que c'est si dangereux pour moi dehors ici ? Parmi eux, il y a aussi une dame, sourde et muette, qui communique en langue des signes avec le reste du personnel. Maintenant, elle s'adresse directement à moi, en faisant des signes “sortir – NON ” et “vous – douche – dormir ”. Ok, message bien reçu…

Eh bien, je n’ai pas besoin de sortir et j'ai eu assez d'aventures au cours de cette longue journée. Je suis bien installé maintenant et je peux m'estimer heureux d'avoir survécu à ma première journée au Nigeria.

Malheureusement, celle-ci n'est pas encore terminée: une heure plus tard, Alessandwo revient en disant que l'endroit n'est pas sûr pour moi et que je dois déménager vers un hôtel plus sûr. Qu'est-ce que ça veut dire? Et pourquoi irais-je suivre la nuit un homme que je viens juste de rencontrer un peu plus tôt ? Je suis même pas sûr qu'il travail au rocher Olumo comme il le prétend.

Il est insistant et, comprenant que je ne pourrai pas dormir si les gens qui m'entourent continuent à se soucier de ma sécurité de la sorte, nous prenons un taxi et partons pour un hotel en dehors de la ville. Il a une barrière haute, avec des barbelés en haut des murs et du personnel de sécurité. Le prix est de 5000 et c'est ce qui passe ici pour un “un hôtel sûr”.

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Vous pouvez aller en prison pour homosexualité au Nigéria (ou pire si vous êtes dans les États de la charia)

Maintenant dans ma “chambre sécurisée”, ma seule inquiétude est que mon vélo que j'ai laissé à la première maison d'hôtes soit toujours là demain matin. En zappant sur les quelques chaines qui marchent sur la TV, je tombe sur un soap opera. Les soap opera nigérians sont populaires dans toute l'Afrique. Ils racontent des histoires de problèmes qui se passent dans des villages où il n'y a ni eau ni électricité, ou des problèmes de personnes écartelées entre le style de vie moderne et les traditions, les royaumes, les esprits, etc... Je comprends qu'il est plus facile de s'identifier à ça plutôt qu'à ce qu'on peut voir sur CNN et France24. Ces chaînes étrangères diffusent partout en Afrique des débats philosophiques sur la Fondation de l'Europe, ou des nouvelles concernant le vieux continent dont personne ne se soucie. Quand l'Afrique fait l'actualité, c'est en général pour annoncer de mauvaises nouvelles.

Nollywood est la 3ème plus grande industrie du cinéma dans le monde après Hollywood et Bollywood. J'ai même vu dans les chiffres qu'elle produit plus de films par an que les États-Unis et l'Inde réunis. Le principal vecteur de diffusion est le DVD, pas les salles de cinéma. Mais c'est 3ème place n'est pas du tout un gage de qualité… le film que je regarde est très mauvais et raconte l'histoire d'une dame qui enlève des jumeaux pour les vendre à une maison d'esclaves, en parallèle avec l'histoire d'un homme qui fait un sacrifice humain (la décapitation est montrée très explicitement) pour qu'un marabout local lui promette d'être riche. J'ai bien peur que ces histoires puissent arriver en vrai dans le Nigéria actuel (des bébés pour 250$et 6400$). Eh bien, j'ai eu ma dose “d'histoires de sécurité” pour la journée, c'est stressant et épuisant. Le Nigeria est en effet intense et complètement fou.

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Abeokuta

Je me sens mieux avec la lumière du jour. La première tâche du matin est consiste à récupérer mon vélo et Alessandwo vient m'aider. Nous ne trouvons aucuns taxis à 7h du matin car ils sont tous plein et en partance pour la ville. Nous devons prendre un okada, les moto-taxi qui foncent dans le trafic comme des cinglés. J'essaie de garder l'équilibre sur les routes cahoteuses, tandis que mes 20 kg de bagages rangés dans des sacs Ortlieb sont sanglés autour de mon corps. Il n'y a pas de temps pour se détendre ou faire quelque chose facilement ici !
L'agent du secret service de la frontière de Ilara m'appelle car il veut qu'on se rencontre. Il m'attendait à la maison d'hôtes originale où je lui ai dit que je logeais, mais il ne m'a pas trouvé là-bas. Alors nous repartons à travers la ville pour lui rendre visite à son domicile. Il dit que la maison d'hôtes originale était bien et pas dangereuse, seulement il y a deux mois, un homme a été arrêté devant la porte. Il insiste une nouvelle fois sur le fait que je devrais uniquement séjourner dans les “Hôtels sécurisés” avec une clôture et des gardes de sécurité et que je devrais le garder le contact avec lui tout les jours. “Tu ne nous verra pas, mais nous saurons par où tu es passé“. Ça me rassure un peu de procéder comme ça, mais j'ai entendu assez d'histoire de faux policiers nigérians, alors je pourrais aussi bien avoir affaire à un kidnappeur professionnel. Bien bien … à ce stade, où aucune loi n'est respectée et où la vérité est une notion abstraite, je comprends pourquoi les gens sont si profondément religieux. Dieu est le seul en qui on puisse faire confiance.

Pour l'instant je peux oublier ces problème de sécurité et, après avoir récupéré mes affaires, je peux enfin profiter du rocher Olumo d'Abeokuta. Le complexe touristique a été étendu en 2007 avec trois énormes tours abritant des ascenseurs pour rendre le rocher accessible à tous. Ça à l'air sophistiqué mais, hé, c'est l'Afrique, alors les ascenseurs ne fonctionnent pas.

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En grimpant le rocher Olumo

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Un guide m'emmène jusqu'au sommet du rocher, qui surplombe la ville à 137 mètres d'altitude. C'est là où le peuple de Egba s'est caché pendant trois ans au cours de la guerre avec les guerriers Dahomey, les habitants actuels du Bénin. Si ils avaient été capturés, ils auraient sans doute fini comme esclaves. Du haut du rocher, ils pouvaient voir l'ennemi arriver de loin. D'une certaine façon, j'ai l'autre moitié de l'histoire racontée au Musée d'Abomey, qui expliquait l'histoire du Royaume, dans lequel chaque roi devait conquérir plus de terres pour laisser un Royaume encore plus grand pour son successeur.

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Trous dans la roche formés par le broyage des aliments

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Le sanctuaire du rocher, ouvert seulement une fois par an

La visite est intéressante et la présence de ces énormes rochers au sommet de la colline est intriguante. Avec l'ancienne architecture présente dans toute la ville, cela fait d'Abeokuta une ville spéciale.

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On pourrait facilement tomber du haut du rocher et faire une chute libre de 10 ou 20 mètres, mais l'esprit d'Olumo n’a jamais permit que cela arrive à quiconque: le guide dit que personne n'a jamais été blessé ici.

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La rivière qui traverse Abeokuta s'appelle l'Ogun, comme l'état dans lequel elle se trouve. Abeokuta possède la plus ancienne mosquée (à prononcer "moxée“, de la même façon que “ask” devient “axe”. Il y a un sérieux problème avec le son “sk” ici) de l'Etat d'Ogun et la plus ancienne église au Nigeria.

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Le bâtiment qui ressemble à une église est en fait la “moxée”

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La route de contournement en construction au milieu d'Abeokuta

La dame bien habillée d'hier est en fait la gérante du complexe et Alessandwo travaille pour elle. Il se trouve qu'ils ont très bien prit soin de moi, et Alessandwo m'accompagne jusqu'à la route d'Ibadan, ma destination pour la soirée. Il ouvre les rues avec un okada et il me suffit de le suivre.

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Le personnel du centre touristique du rocher Olumo

Du coup ce la m'évite d'avoir à m'arrêter pour regarder ma carte, et c'est bien mieux ainsi. Partout dans les rues, les gens me crient : “HÉ HÉ HÉ“, très fort. Cela s'est produit partout ailleurs aussi, je dois accepter le fait qu'un homme blanc sur un vélo est une attraction, mais ce n'était jamais aussi fort et fou qu'ici au Nigeria. En plus, il n'y avait jamais autant de gens à l'extérieur. Je me sens comme un gladiateur, entrant dans l'arène, entouré par la foule acclamant et impatiente de voir qui va gagner le combat: le gladiateur ou les lions. C'est vraiment intense et intimidant car je n'ai aucune idée de ce qui se passerait si quelqu'un m'arrêtait et rassemblait un groupe autour de moi. Cependant la plupart des gens sourient et me saluent. Mais je préfèrerais plutôt sortir de la ville avant de m'arrêter pour prendre mon petit déjeuner.

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Moi aussi