Dans les méandres de la forêt sacrée d'Oshogbo

Je suis un arinaka (ou un nom comme ça), un nomade, en Yoruba. C'est ma réponse aux gens qui ne comprenne pas ce que je fais sur un vélo en Afrique (et ils sont nombreux). Ils me demandent si je travaille au Nigeria, si je suis un touriste (mais alors, pourquoi un vélo?), si j'enquête ou encore si je fais des recherches. L'option la plus probable est que je vends des choses. “Qu'est-ce que tu vends ?“, me demandent certaines personnes quand elles voient mes quatre sacs répartis de chaque côté du vélo.

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Une église à Abeokuta

Le job du vendeur ambulant est un des moins considéré et des plus difficile. Ils vendent beaucoup de choses (pour la plupart des objets en plastique fabriqués en Chine comme des lampes torches, des ceintures et des jouets) qu'ils portent comme ils le peuvent : sur un vieux vélo, dans une brouette, un sac à dos, sur leur tête, dans des sacs en plastique… Parfois ils marchent sur les routes entre les villages et suent autant que moi. Je suis toujours surpris quand je vois un jeune homme en train de pousser une énorme quantité de saloperies chinoises sur de mauvais chemins de terre pour rendre visite aux villages isolés, et peut-être que les gens ont la même idée à propos de moi quand ils me voient débarquer avec mon vélo chargé à mort.



Une fois quitté le rocher Olumo d'Abeokuta, la route pour Ibadan n'est pas aussi encombrée que ce à quoi je m'attendais. Elle relie les deux plus grandes villes de l'état d'Ogun et de l'état d'Oyo, mais on y roule plutôt bien. Cependant, je m'attendais à trouver au Nigeria les meilleures routes d'Afrique et un défilé ininterrompu de 4×4 flambants neufs avec tout cet argent généré par le pétrole. L'africain le plus riche est nigérian, ainsi que 11 autres parmi le Top 40 des africains les plus riches (seuls les sud africains font mieux, avec 12 personnes dans le top 40). On parle aussi de la “deuxième plus haute croissance de consommation de Champagne sur la période 2011-16, seule la France fait mieux“. La réalité est bien différente de tout le bien que l'on peut entendre à propos de l'économie du Nigeria: la route est goudronnée mais très moyenne, avec ses nids de poule, et la plupart des voitures sont les habituels "anciens modèles" qui doivent être emmenés au garage chaque semaine. Le Nigéria est un pays où encore 63% de la population vit avec 1$ par jour.

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La route Abeokuta – Ibadan

J'aime beaucoup les maisons au bord de la route, elles sont aussi belles que dans Abeokuta, avec une architecture coloniale au lieu du classique cube de béton surmonté d'un toit en tôle. Mais elles sont pour la plupart en ruines (ce qui ne veut pas dire qu'elle soit inoccupées pour autant).

Les gens cuisinent au bord du chemin, et il n'y a pas un seul barrage sur la route. Avant Abeokuta, le nombre insensé de point de contrôle est surement dû à la proximité de la zone frontalière. Je me sens mieux loin des villes, là où je peux m'arrêter plus de 20 secondes sans que personne ne vienne à moi.

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Une autre station-service en ruine

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Il y a trop de religion sur les routes

Le trafic est faible, mais les voitures roulent à très grande vitesse. J'arrive à Ibadan pour la nuit. Cette ville a peut être été la plus grande d'Afrique de l'ouest il y a une centaine d'années. C'est aujourd'hui la troisième plus grande ville nigériane, après Lagos et Kano, avec plus de 3 millions d'habitants. Il n'est pas possible de l'éviter car elle située à un carrefour majeur.

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Un centre pour se retirer et prier

Il se passe encore du temps entre le moment où j'entre dans la zone urbanisée et celui où j'aperçois le centre ville, et même un building! J'ai l'impression que ça faisait des lustres que je n'avais pas vu de bâtiment de plus de 20 étages. La navigation à l'intérieur de la ville est hasardeuse comme d'habitude, mais je suis plus confiant et je joue même des coudes avec les okadas: j'ai la même taille et je peux démarrer aussi vite qu'eux quand le trafic laisse un peu d'espace pour avancer. Je chemine entre les voitures et je m’engouffre dans de minuscules espaces. Les routes sont larges, les ronds-points complètement bloqués et il y a même une route de contournement qui passe au-dessus de ma tête. Mais j'arrive à gérer jusqu'à atteindre le premier hôtel trouvé sur Google Maps.

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J'arrive au centre ville d'Ibadan

Il n’y a plus de chambres à bas prix (100€) disponibles, donc il ne me reste que la suite présidentielle à 200€. La seule raison pour laquelle je suis rentré dans cet hôtel, c'est qu'il avait l'air bon marché. C'est une simple maison dans sur un terrain gardé. Ok...tout le monde sait que l'Afrique est chère pour les touristes, comparé à l'Asie par exemple, mais certains tarifs sont clairement ridicules.

Je suis enfin redirigé vers un maison d'hôtes "sécurisée" à 30€ la nuit. Le consensus général est qu'il n'y a pas d'endroits "sécurisé" à moins de 5000 naira (23€). Même là, il n'y a pas d'électricité pendant la journée. L'électricité publique est fournie par la NEPA, mais comme le proprio de la maison d'hôtes me le dit, ca n'a jamais vraiment fonctionné depuis l'indépendance en 1960. Ça “marche” une fois par semaine dans le quartier. L'électricité ne fait jamais partie du package de base au sud du Sahara, mais je suis surpris que ça ne marche même pas à Ibadan, la troisième plus grande ville du pays, qui à le troisième plus grand PIB d'Afrique, et tout ça à côté de la maison du gouverneur. Du coup les maisons (qui peuvent se le permettre) sont dans l'obligation d'avoir un générateur qui tourne du coucher au lever du soleil. Une autre conséquence est qu'il n'y a pas ou très peu d'éclairage public, ce qui fait qu'il recommander d'éviter les rues après le coucher du soleil, car personne n'y est en sécurité. J'ai rencontré des gens sympa pendant mes brefs arrêts au cours de la journée, alors c'est décevant de devoir rester bloqué à l'intérieur de 18h jusqu'à 7h le lendemain matin. Mais bon, si c'est la ligne directrice générale… heureusement, cet endroit fait aussi restaurant, du coup mon estomac est en sécurité aussi.

Comme d'habitude, il y a une télévision avec le satellite (mais les chaînes fonctionnent à peine) et pas de wifi. D'après ce qu'on m'a dit, les africains ne séjourneront pas dans un hôtel s'il n'y a pas de télévision, tandis que les occidentaux cherchent avant tout une connexion wifi (pour autant qu'ils aient le choix et suffisamment d'argent pour se le permettre).

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Au cours d'une conversation, le cuisinier me décrit la population du Nigeria de façon identique à ce que j'ai pu lire sur le sujet: en (très très) gros, les Yoruba, au sud-ouest, instruits et désespérément corrompus, dirigent presque tout. Au sud-est, les Igbos. Ils ont du pétrole dans le Delta, mais l'argent va principalement dans les poches des Yoruba, et la zone des Igbo reste sous-développée, alors ils kidnappent les travailleurs étranger du secteur pétrolier pour faire entendre leur voix (étant donné que la Guerre du Biafra n'a pas permit de créer un état indépendant). Il reste le nord appartient au peuple Haoussa, musulman et célèbre aujourd'hui pour les massacres de Boko Haram. L'ensemble forme un seul pays, hérité de la colonie britannique, qui pourrait facilement 3 États indépendants étant donné qu'il y a plus différences entre ces trois groupes de personnes qu'entre les espagnols, les italiens et les français par exemple (et ceci est très schématisé, en réalité il y a des centaines de groupes, pas seulement 3).

Au cours de la conversation il invente l'expression suivante “Le continent africain: l'enfant gâté de Dieu“, pour illustrer le fait que tout (nourriture, pluie, ressources) vient si généreusement et si facilement sur le continent, que personne n'a fait d'efforts pour se développer. Il me dit aussi que les “célèbres” agriculteurs blancs du Zimbabwe, qui ont en quelque sorte été expulsés du pays par Mugabe en 2000, ont reçu des parcelles de terrain dans un état nigérian, et les résultats sont bons. Et aussi que gouverneur d'un État vient d'acquérir un véhicule blindé pour 1 milliard d'euros, alors que certains ministères ne sont même pas en mesure de payer les fonctionnaires en raison du “manque de fonds”.


Il me faut plus de temps pour sortir d'Ibadan que pour y entrer. Je passe mes 20 premiers kilomètres de la matinée dans la partie orientale de la ville. En plus je rate un embranchement sur un rond-point géant et je me retrouve sur la mauvaise autoroute. Dans les ronds-points, comme dans le trafic, les camions sont mes amis: ils sont tellement lents et ça leur prend tellement longtemps pour redémarrer après un arrêt qu'ils créent des trous dans la circulation, ce qui me permet de me déplacer plus facilement (à condition que j'arrive à m'éloigner assez rapidement du camion). Mais sur l'autoroute, les camions deviennent des forces surnaturelles: ils foncent et klaxonnent en permanence comme s'ils n’avaient pas de freins (et si ça trouve, ils n'en n'ont vraiment pas). Comme ils ne freinent pas, toutes les voitures doivent s'écarter de leur chemin, poussant à leur tour les motards hors de leur chemin, qui me poussent à leur tour hors de leur chemin. Sur l'autoroute, je vois des employés en train de nettoyer le bord de la route, penchés sur l'asphalte derrière des cônes rouges, avec des balais de pailletout simple, sans poignée.

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Ibadan

Le nom qui désigne les blancs en Yoruba est “Oyihbo !“. J'ai déjà entendu ce dernier mille fois et ça n'est pas près de s'arrêter. On m'appelle aussi Boko Haram, je suppose que c'est la version locale des gens qui me m’appelaient Oussama ailleurs.

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Au cour d'une pause riz le long de la route, je commande mon plat de riz en annonçant un prix, comme d'habitude:
“- Quelle quantité de riz désirez-vous ?
Thirty (30)
Seventy (70) naira ?
Thirty (30)
Seventy (70) ?
Thirty (30) naira ! Un 3 et un 0.
Ah, saaty naira ”.

Il faut un peu de temps pour s'habituer à l'anglais nigérian (“cycling for one yhé (=year) ? You’re weahcome (=welcome) !“), un peu comme pour l'anglais libérien. Je n'arrête pas de voir des stations essence abandonnées le long de la route. Au moins une tous les les 5 km. A chaque fois la nature y a reprit ses droits. J'ai aussi l'impression que chaque station représente sa propre marque (pas de grand groupe genre Total ou Shell). Le prix du litre d'essence dans les stations qui fonctionnent encore à l'air d'être fixé à 97 Naira (0,45 €).

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Bonne année 1434

Entre Iwo et Oshogbo, Google Maps et OpenStreetMaps m'indiquent chacun une route différente. Je décide de ne pas y prêter attention et continue tout droit sur la route principale, étant donné que je suis déjà sur la route principale Ibadan-Oshogbo. Au final la route devient très calme et plutôt étroite...

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Une voiture de police me dépasse et son haut parleur m'interpelle “HOMME BLANC… GARE TOI. HOMME BLANC …. GARE TOI“. Ils sont juste curieux et la discussion habituelle s'engage (“Alors ça fait combien de temps que vous êtes parti ? Whoaa ! Et tout ça avec le même vélo ? Whoaa ! Etc…“) jusqu'à ce que je puisse leur demander des renseignements sur cette route. Il s'avère que c'est en fait l'ancienne route Iwo-Oshogbo, trop étroite et trop détruite pour le trafic actuel, alors toutes les voitures sont sur l'autre route.

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Pas assez bien pour les voitures, mais parfaite pour un vélo !

Je commençait à m'inquiéter du fait d'être seul sur cette route, mais ils me confirment qu'elle est sûre et j'oublie vite mes peurs pour profiter du paysage. Après tout, c'est la première fois que je suis seul sur la route et je peux enfin décoller mes yeux de mon rétroviseur. Au passage, ce rétroviseur est un vrai ange gardien. Il a du me sauver la vie plusieurs fois depuis que je suis parti, à l'instar de la moustiquaire que j'ai achetée à Nouakchott. Les hôtels bon marché n'ont pas de moustiquaires et ceux qui sont un peu moins bon marché s'imaginent qu'un ventilateur ou encore la climatisation suffisent à se débarrasser des moustiques (ce qui est faux).

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J'ai vraiment apprécié ces kilomètres de route toute droite, qui monte et descend au milieu de la végétation, tellement défoncée que seuls moi et les motards pouvons l'emprunter. Le Nigéria commence enfin à ressembler à l'Afrique que j'aime, avec ses mauvaise pistes en latérite qui m'emmènent dans des coins reculés ou dans la nature.

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Miracles tous les jeudi au centre du Saint-Esprit

Toutes les bonnes choses ont une fin et je dois retourner dans le trafic intense quand j'arrive à proximité d'Oshogbo, une autre grande ville nigériane située dans le top 20des villes les plus peuplées du pays. La plus grande partie de la population, et donc la plupart des grandes villes, se trouve dans le sud. Je me suis dirige vers Oshogbo sur les recommandations de CyclingCindy afin de visiter la forêt sacrée d'Osun.

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A chaque église, un énorme panneau

Un motard, et même une voiture une autre fois, ont fait demi-tour après m'avoir doublé, juste pour me voir de plus près et me demander de m'arrêter. Ne sachant pas quelles sont leurs motivations, je continue sans m'arrêter. Ils sont soit 1) très amicaux et veulent en savoir plus sur moi, ou 2) très stupides et veulent juste me suivre pour s'amuser et peut-être pour discuter un peu tout en conduisant, ou 3) des gens pas fréquentables et potentiellement dangereux. Même si il y a toutes les chances pour qu'ils fassent partie des deux premières catégories, je ne peux m'empêcher de songer à la troisième possibilité.

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Enfin, je commence à mieux maitriser la routine consistant à – trouver un hôtel – aller chercher de la nourriture – rester enfermé à l'intérieur dès le coucher du soleil. Tout se passe comme prévu pour ce soir.



Le matin suivant, je visite la forêt sacrée d'Osun dans le sud d'Oshogbo. Osun est le nom de l'État et de la rivière qui traverse la forêt sacrée, mais aussi celui de déité à laquelle elle est consacrée. C'est une des attractions touristique du Nigéria, peut-être même la plus importante, et elle permet bien de se rendre compte à quel point le tourisme est sous développé. Tout est très silencieux au portail d'entrée et je suis le seul visiteur. Le seul vendeur d'art qui se trouve là, Patrick, m'avoue que je suis le premier touriste (le premier vrai touriste, sans 4x4 et sans escorte armée) qu'il voit depuis qu'il est retourné au Nigeria il y a un an, et cela fait déjà deux mois qu'il tient son stand à la forêt sacrée.

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La forêt sacrée abrite un sanctuaire où les habitants peuvent se rendre, et même se baigner dans le fleuve sacré et faire des offrandes (ce qui se traduit par la présence de poulets morts flottant sur les bords de la rivière). L'endroit est rendu spécial par l'omniprésence des sculptures, en harmonie avec la forêt. Une artiste autrichienne, Suzanne Wenger, y a vécut pendant la majeure partie de sa vie et son oeuvre, en lien avec les divinités Yoruba, a transformé la forêt en musée en plein air.

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Publicités pour alcool, en harmonie avec la scène du sanctuaire

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Bain sacré

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Publicités pour alcool sacré

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Le Dieu de la varicelle est celui vers lequel il faut tourner ses prières quand on a demandé quelque chose aux dieux, reçu ce quelque chose qu'on voulait, puis oublié de faire une offrande pour les remercier et qu'on a été maudit en retour. Il présente ses excuses aux dieux pour vous.

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Le Dieu de la varicelle

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Une divinité ne se cache pas là

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Bien sûr le Spirit of Original Blessing (l'Esprit de bénédiction initiale) est recommandé par les esprits

Je pars vers midi pour me diriger vers Ilesha. La route est plutôt calme et c'est une bonne surprise.

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Ilesha

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La brasserie International d'Ilesha, où on embouteille la bière Trophy

Après Ilesha, la route rejoint la route principale que j'avais évitée depuis Ibadan. Il y a maintenant bien trop de camions et de voitures roulant à grande vitesse. C'est surtout de la jungle, avec des branches qui tombent sur la route et quelques villages, mais je ne peux pas me laisser aller: je dois sauter en dehors de la route, sur la petite voie sale juste à côté de l'herbe, là où cailloux, branches, ordures, nids de poule, etc., s'accumulent. Je ne peux pas rester sur la route pendant plus d'une minute, car les voitures qui se doublent ne font pas attention à moi. Le pire, c'est quand des voitures qui arrivent d'en face se doublent entre elles: elle se retrouvent sur ma voie, venant à toute vitesse droit sur moi. Que puis-je faire à part me jeter sur le côté de la route ? C'est “normal” qu'on ne s'occupe pas de moi vu que la règle du plus gros s'applique, mais je ne me suis jamais senti aussi invisible que maintenant.

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Ça ne m'étonne même pas de voir ce genre d'épaves ici.

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Je m'arrête dans la petite ville d'Ipetu-Ijesa, car j'ai vu un panneau indiquant un bel hôtel sur la route. J'ai assez de temps pour le check-in et pour faire une promenade à l'extérieur, rencontrer les gens curieux, et saluer pacifiquement la foule habituelle que j'attire dans les grandes villes.

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Je suis témoin d'un léger accident (une voiture qui rentre dans un magasin) et je tombe par hasard sur un agent de l'immigration. Je ne sais pas du tout ce qu'il fait dans un endroit paumé comme ça, mais son insigne semble réel. Apparemment, il y a des travailleurs chinois dans le coin. C'est probablement pour une exploitation minière ou une construction. Il dit qu'il doit me contrôler parce qu'il est si facile d'entrer au Nigeria. Comment ça facile? J'ai galéré moi pour obtenir mon visa ! Mais il ajoute qu'il suffit de verser des pots-de-vin aux postes de contrôle pour l'obtenir, et cela fonctionne avec tous les officiers (mais pas lui, parce qu'il n'est “pas comme eux”). Alors c'est peut-être pour ça qu'il y a 5 postes d'immigration consécutifs à la frontière: si on veut vraiment entrer, il faut avoir suffisamment d'argent pour arroser tout le monde, et dans le cas le plus répandu du migrant africain pauvre, celui-ci n'en a pas les moyens. C'est la forteresse de la corruption qui se protège contre les étrangers sans intérêt pour elle (et oui, tout ça se passe au sein du traité de la CEDEAO qui assure la libre circulation des biens et des personnes en Afrique de l'Ouest).

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Ipetu-Ijesa

Cela me rappelle une histoire que j'ai entendue sur la route, mais je ne sais pas si elle est véridique. Durant le boom pétrolier des les années 60 et 70, le Nigéria a attiré de nombreux travailleurs, non seulement les entreprises occidentales, mais aussi les africains de l'ouest toujours prêt à se déplacer vers des cieux plus cléments pour pouvoir travailler et envoyer de l'argent à la maison. Dans les années 80, le choc pétrolier à rendu la situation délicate et le gouvernement a décidé de se débarrasser de tous ces travailleurs sans-papiers (3 millions de personnes). Sans aucun contrôle de l'immigration, la solution la plus efficace qui ait été trouvée a été de dire “Quittez le Nigeria avant cette date, si nous vous attrapons par la suite et que vous n'êtes pas d'ici, nous vous tuerons”. Bien sûr ça a bien fonctionné, mais le chemin du retour a été terrible pour les travailleurs: ils devaient payer autant de pots de vin à chaque point de contrôle qu'ils n'en avaient payés pour venir. Sauf qu'à ce stade, ils n'avaient plus d'argent et ils étaient sous la pression de l'ultimatum pesant sur leur vie.
Pour en revenir au "bon" gars de l'immigration d'Ipetu-Ijesa, dans la minute suivant sa déclaration anti-corruption, il m'a demandé si j'avais quelque chose pour lui. Pathétique …

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A propos de la corruption mais à un autre niveau, celle qui semble être le principal responsable de la pauvreté visible en Afrique, le LP dit : “En 2005, la commission de lutte contre la corruption du gouvernement a annoncé que plus de 352 milliards de dollars US avaient été volés ou mal utilisé depuis que le pétrole a commencé à être exploité: quatre fois la valeur totale de l'aide occidentale versée à l'ensemble de l'Afrique au cours des 40 dernières années.
Cela fait maintenant 3 nuits d'affilées qu'il pleut très fort, mais toujours rien pendant la journée. Je regardes les dernières infos sur internet au sujet des événements de la semaine au Nigeria: deux américains enlevés sur un bateau dans le golfe de Guinée et des assassinats dans le nord perpétrés par Boko Haram (et par l'armée à son tour en les tuant). Ce n'est vraiment pas l'endroit où il faut aller faire du vélo. Mais peut-être que la vérité correspond à ce que tout le monde dit, “Le Nigeria est super sûr, il faut juste éviter le Nord” …