Cacao et koutoukou, les trésors de la Côte d'Ivoire

A Blizreu, le petit déjeuner et servi accompagné d'alcool et les enfants en profitent aussi. Après que Sy, le directeur de l'école, et sa famille nous ont offert du fufu, le vieux Samuel nous emmène chez lui pour une autre session de dégustation de koutoukou, l'alcool de canne à sucre fabriqué localement. Les deux verres tournent parmi les convives, y compris les petits enfants, qui boivent l'alcool fort sans même faire une grimace. “Ça nettoie le corps de l'intérieur“. Une maman bois deux coups, un pour elle et un qui va dans le sein pour le bébé. Maintenant, je comprends d'où vient son titre de Chef de la Jeunesse… Nous finissons par fausser compagnie à nos très aimables hôtes pour reprendre la route avant de finir pompette.



Sur l'étroit chemin de terre menant à la première ville, Danané, nous rencontrons deux autres postes de l'armée. Nous sommes tenus de nous arrêter afin qu'ils nous enregistrent. Cela fait déjà 3 fois qu'on nous demande si nos parents sont toujours vivants (cela fait partie de l'enregistrement).

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Sur le chemin de Danané

Les températures sont beaucoup plus chaudes et c'est vraiment plus humide qu'au Libéria. Il n'y a aucune raison logique à ce que le passage de la frontière aie changé les conditions climatiques, mais dans les faits il semble bien que ce soit le cas. Les moustiques sont de retour aussi.

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Danané, première ville ivoirienne

Une fois à Danané, nous célébrons le fait d'être en quelque sorte de retour à la civilisation (la Côte d'Ivoire a l'électricité et de bonnes routes presque partout) en mangeant un délicieux poulet, servi avec de l'attiéké, c'est à dire du kassava râpé. Peut-être que notre aliment de base jusqu'à présent, le plat de riz avec une sauce de feuilles de kassava, a bénéficié d'une mise à niveau. Nous en profitons aussi pour nous offrir des boissons glacées! Étant donné que les réfrigérateurs sont alimentés, ils refroidissent vraiment les bouteilles au lieu d'être utilisé comme de simples glacières sans glace. Nous nous procurons également des cartes SIM locales avec MTN qui a une offre intéressante de 1 semaine d'internet 2G plafonnée à 200 Mo pour 1500 CFA (à peine plus de 2 €).

À Danané, nous rencontrons un Indien responsable d'une usine de fabrication d'alcool qui nous propose une visite de ses installations d'embouteillage. Il nous explique que la marchandise entre en Afrique par le port de Monrovia avant d'être transportée par voie terrestre pour éviter les taxes elevées, quand bien même les routes entre le Liberia et la Côte d'Ivoire sont tellement mauvaises qu'il arrive que les camions soient bloqués pendant une semaine.

Ici il produit du whisky, du gin et du pastis, tous fabriqués à partir du même alcool à 96° stocké dans des barils bleus de 250 litres. Un seul de ces baril est importé depuis l'Inde pour 500$ US. Après dilution et assaisonnement, il revend les bouteilles d'alcool à 40° pour 1$ US le litre. Il dit aussi que l'alcool fort est un bon remède s'il est bu avec modération. Espérons que ceux qui achètent cet alcool suivent ses conseils, sinon je ne donne pas cher de leurs yeux...

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Comment faire de l'alcool bon marché

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Dans la boutique: 2 € la bouteille

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Et en cas de problème, le Dr Chine-Tao est là pour vous

La route de Man est très agréable. Nous nous déplaçons parmi les collines et nous sommes entourés de plantations d'hévéas. Nous n'avançons pas beaucoup en raison de nos nombreux arrêts pour nous reposer. Dans le village de Mahapleu, nous nous arrêtons à une maison d'hôtes pour avoir une idée des prix de la région. La réponse est mieux que nos suppositions : 2000 CFA (3 €) pour la nuit (sans électricité car la maison n'est pas encore connectée). Enfin ! Enfin, c'en est fini de ces pays où tous les hôtels miteux s'intéressent uniquement aux employés de l'ONU et des autres ONG et à leurs dollars. Du coup nous décidons de rester à Mahapleu pour y passer la nuit.

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Sur le chemin de Man

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Alors que je suis en train d'acheter des bananes, je pense faire une bonne plaisanterie en demandant quatre bananes pour seulement 50 CFA. Mais la vendeuse n'a pas l'air de comprendre la blague et continue à ajouter des bananes dans le sac plastique... jusqu'à ce que je me rende compte de mon erreur: 50CFA donnent droit à neuf bananes de bonne taille, ce qui fait la banane à 0.01€.

Dans la matinée, Pacôme m'emmène faire une visite de ses plantations. Autour de sa maison, il fait pousser du cacao, des oranges, du gombo, du kassava, de maïs, des papayes, des bananes, du riz et il a même une pépinière d'arbres à caoutchouc. On peut faire pousser de tout en Côte d'Ivoire. Il y a aussi des plantations de café et d’hévéa dans le coin. Le tour ne saurait être complet sans une dégustation d'alcool de koutoukou. Ici, le vin de palme est appelé blanco.

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Des kassava et des bébés hévéa

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Cacao

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La route est bonne (il n'y a quasiment aucuns nids de poule) et déserte. On avance vite jusqu'à Man, la capitale de la région des 18 montagnes, qui est précédée d'un camp de l'ONU à Banbat.

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Essence

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Charbon de bois

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Le numéro de téléphone de Kampala

Les bangladais et les pakistanais des troupes de l'ONU sont également présents ici en Côte d'Ivoire. Les réfugiés libériens ont été accueillis ici pendant la guerre, tout comme des camps de réfugiés ont été mis en place au Liberia pour les Ivoiriens. L'armée française est toujours présente à Abidjan mais je n’ai pas été témoin de ces sentiments anti-français dont j'ai entendu parler. Bien sûr la France est accusée d'étrangler et de contrôler ses anciennes colonies, et on l'accuse d'être responsable du développement économique relativement faible (et de maintenir des gens corrompus à la tête du gouvernement), mais je n'ai jamais eu d'attaques personnelles par rapport à ça.

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Banbat, le bataillon du Bangladesh

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Éducation civique

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Depuis 1960, les zones boisées de la Côte d'Ivoire sont passées de quelque 16 millions d'hectares à 10 millions d'hectares

Nous contournons Man à vélo pour voir la cascade. Man a une excellente situation, cachée entre de belles collines, dans une région qui pourrait être (et a été, avant que l'instabilité des années 2000) très touristique.

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En marchant en direction de la cascade

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Cascade de Man

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Après la chute d'eau et un arrêt au distributeur de billets, nous quittons Man non pas par la route principale de Duékoué, mais en empruntant un chemin de terre parallèle, légèrement plus long. C'est le paradoxe de la route: si je suis en difficulté dans un pays qui ne possède aucune route potable, je rêve d'une belle surface d'asphalte bien lisse. Mais qu'en j'en trouve une, je m'ennuie rapidement et je prends la première route de mauvaise qualité qui me tombe sous la main.

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La région des 18 montagnes

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au match à Man

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Centre ville de Man

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La dent de Man

Ce qui est indéniable, c'est que le paysage et l'expérience sont toujours plus intéressants quand on sort des sentiers battus.

Nous nous arrêtons peu de temps après pour passer la nuit à Blole, un village qui ne connait pas le goudron mais qui a l'électricité dans toutes les maisons. Avoir de la lumière la nuit change tout et je l'avais presque oublié. Il n'y a pas de logement à proprement dit, mais le chef du village nous met dans une chambre d'une maison très agréable avec du mobilier royal. C'est une seconde maison qu'il est en train de se faire construire. Dié Thiefaine a reçu le titre de meilleur planteur de cacao de l'Ouest. Apparemment, le cacao paie bien pour qui possède la terre. Le café n'est pas recueilli ni exporté par les Ivoiriens, mais par … une fois de plus, les libanais. Les hommes d'affaires libanais sont partout en Afrique de l'Ouest et les quantités d'argent qu'ils brassent sont vraiment disproportionnées par rapport à leur population (Selon un économiste 60% de l'économie du Liberia serait entre les mains des libanais).

Nous mangeons encore une fois de l'attiéké, cette fois avec des pattes de poulet et des gésiers, tout en appréciant la compagnie de nos hôtes. En plus de nous de nous réserver un très bon accueil, les Ivoiriens que nous avons rencontrés jusqu'ici ont toujours été de très bon partenaires de conversation.

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Avec Brigitte-Thérese, Thiefaine, Mohamed et Jonas



Nous effectuons notre premier arrêt de la journée dans un village qui sert le “café express”: fait à partir des grains de café ivoiriens et non pas avec du Nescafé. On trouve du Nescafé partout dans les pays francophones. Même si il y a une usine à Abidjan, je ne serais pas surpris d'apprendre qu'ils vendent de la poudre de café venant d'Afrique, envoyée en Europe pour l'emballage, puis ramenée en Afrique.

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Café express

Au moins le café express a bien le goût du café. Un magasin dans les parages affiche ses prix de vente minimum: 350 CFA (0,50 €) pour un kg de café cerise, 600 CFA pour du café décortiqué.

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La prochaine ville de Kouibly regorge de Mauritaniens sur le marché. Comme d'habitude, noir ou blanc, ils sont sympathiques et facilement identifiables: il faut chercher les personnes portant un draa bleu et buvant du thé, assis sur un tapis à même le sol (et qui vous vendent des marchandises avec une remise qui vous fait penser que vous avez fait une bonne affaire sur le moment, jusqu'à ce que vous vous rendiez compte en partant que vous vous êtes fait avoir).

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Cacao de Kouibly

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Marché de Kouibly

De Kouibly, il y a deux options: suivre le plan initial et continuer sur la route de terre principale jusqu'à Duékoué ou nous retrouverons l'asphalte; ou suivre le nouveau plan proposé par nos amis de Blolé: aller vers l'est jusqu'à Vavoua et Daloa en empruntant une route qui n'apparaît sur aucune carte, même pas sur Google Maps, avec un franchissement de rivière.

C'est un risque à prendre (est-ce que les pirogues fonctionnement ? Y a-t-il vraiment une route au-delà de la rivière ? Nous obtenons autant de réponses différentes que de questions posées), mais nous choisissons cette option. Ce faisant, nous disons au revoir aux routes goudronnées pour un bon moment.

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Ça commence bien avec une belle piste lisse qui traverse des plantations. Elle continue comme ça jusqu'à la rivière Sassandra que nous traversons avec les vélos. Nous nous retrouvons dans un village sans voitures mais rempli de motos, avec aucune route apparente.

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Avant la traversée, on nous a confirmé que la piste lisse continuait après la rivière. Maintenant, il n'y a plus de piste, et nous sommes avertis par deux fois que la forêt est dangereuse et que nous devrions rester là où il y a des gens et ne pas passer par là pendant la nuit. Maintenant nous récoltons les conséquences de notre intrépidité.

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Traversée de la Sassandra

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Le petit chemin qui sort du village est juste assez large pour une moto. Il passe par une plantation de cacao, c'est très pittoresque. Il y a des gousses vertes et jaunes (cabosses) à foison. Je comprends pourquoi cette route n'apparaît nulle part, sinon dans la tête des locaux qui ne l'ont jamais vraiment vue: c'est parce que ce n'est pas une route du tout.

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C'est la même belle piste comme avant la rivière“, qu'ils nous ont dit …

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du cacao et encore du cacao

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La plantation est suivie immédiatement de la forêt. Nous y entrons à 17h et il n'y a aucun village dedans, seulement des arbres immenses. La forêt est sans fin et nous n'y rencontrons absolument personne. Il fait sombre et l'ambiance n'a rien d'amical. Ce n'est que maintenant que je commence réaliser que nous aurions du prendre plus au sérieux les avertissements, mais il est trop tard pour faire demi-tour. Tout ce qu'il nous reste à faire c'est de pédaler aussi vite que possible et espérer que tout se passe au mieux.

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Cela commence à devenir effrayant quand nous nous rendons compte que deux heures sont passées sans que nous croisions personne. La végétation est très dense, laissant seulement un petit chemin avec des trous remplis d'eau. Nous atteignons une piste plus grande, toujours de la boue, mais la nuit fini par nous rattraper. La forêt n'en fini plus. Enfin, nous rencontrons 2 cyclistes locaux qui ne font pas plus les fiers que nous, et ils nous annoncent qu'il n'a aucun endroit propice au campement à proximité. Ce n'est pas rassurant. Ils nous disent finalement de continuer tout droit jusqu'au premier campement a la sortie de la forêt.

Nous pédalons avec nos dynamos enclenchées et nos lampes frontales, jusqu'à ce que nous tombions sur deux camions arrêtés côte à côte, bloquant toute la route. Ils disent qu'ils sont en route vers Abidjan, mais un des camion dispose d'un moteur trop faible, alors ils doivent le décharger avant de continuer. C'est super bizarre car cela ne fait aucun sens de se diriger vers Abidjan par le biais de cette forêt située au milieu de nulle part, sans parler du fait que le moteur a cassé alors qu'il n'y a aucune pente.
Nous n'avons pas le temps d'approfondir et ils nous laissent faire le tour des camions pour passer. Nous poursuivons dans la nuit en espérant trouver ce premier campement rapidement.

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Nous atteignons le bout de la forêt dans un grand soulagement, et un homme au premier campement nous dit de continuer jusqu'à un deuxième campement.

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Ça y est, on a traversé. On recommence à prendre des photos quand la confiance en soi est revenue.

C'est beaucoup mieux maintenant que nous sommes en dehors de la forêt. Même pendant la nuit, on peut deviner qu'il y a des plantations tout autour et c'est bien plus humain que la végétation haute et effrayante de la forêt. Nous sommes accueillis à N’gorankro par Olivier qui nous emmène au chef, lequel nous dit : “Pas de problème, vous resterez ici“.

Grand soulagement. Super grand soulagement en fait quand ils nous disent que nous sommes chanceux parce que des gens se sont fait détrousser dans la forêt au court des deux dernières nuits.

Les villageois se présenteent fièrement comme des Baoulé, l'ethnie de Félix Houphouët-Boigny, le premier président. Nous avons rencontré jusqu'à présent des gens du peuple Yokuba dans la région de Man. Ils sont réellement content de pouvoir accueillir deux étrangers blancs sortis de la sombre forêt sur leurs bicyclettes . Rapidement, nous sommes entourés par tout le village et par beaucoup d'enfants alors que nous bavardons. Une douche au seau d'eau méritée et quelques attiékés plus tard, je me sens à nouveau bien. Ils nous expliquent que les camions que nous avons vu sont des gens qui coupent des arbres illégalement dans les forêts protégées. Eh bien, les panneaux indiquent explicitement que c'est interdit, mais les habitants disent que c'est autorisé… nous en apprendrons plus à ce sujet avec le sous-préfet à Vavoua (prochain article).

Les enfants sont vraiment curieux car certains n'ont jamais vu de peau blanche, et les villageois semblent aussi heureux de nous voir que moi d'être sorti sain et sauf de la forêt. Nous convenons de nous reposer et nous discuterons plus demain, avec la lumière du jour. Après tout, nous avons pédalé 94 kilomètres aujourd'hui sur ce qui est peut-être la route la moins praticable de la région.