La pluie au Sierra Leone

Je dois attendre jusqu'à 11h que la pluie s'arrête pour pouvir quitter Farmoriah et la Guinée. Il me reste seulement 10km jusqu'à la frontière Sierra-léonaise à Pamelap.

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à 10 km de la frontière, 200 km de Freetown



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Poste frontalier de Pamelap

Alors que la sortie de la Guinée se passe rapidement, l'entrée en Sierra Leone est longue. Je dois m'arrêter trois fois: au point de contrôle militaire, puis au poste de police et enfin au point de contrôle de l'immigration, le plus important (car il tamponne le passeport) mais le seul sans barrage routier et où il faut se débrouiller pour trouver l'agent de l'immigration soi-même.

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République de Sierra Leone

Je suis accueilli au premier point de contrôle par un soldat qui me déclare calmement : “Vous avez commis une infraction“. Tous les membres du personnel du poste de contrôle militaire ont une grosse tête rasée, un ventre généreux et une voix profonde et effrayante. La meilleure façon de se créer des problèmes dans un pays même avant d'y entrer est de prendre une photo de la zone frontalière, comme celle-ci au dessus. Bien sûr, j'avais demandé la permission, mais pas au bon officier d'après le soldat fauteur de trouble.

Désormais je suis habitué aux conversations sans queue ni tête avec les fonctionnaires. Alors nous blaguons pendant 5 minutes sur l'infraction imaginaire que je viens de commettre, puis nous sommes les meilleurs amis du monde. Au final ils se révèlent tous symphatique et, comme d'habitude, ils ne savent pas lire un passeport. Le paragraphe “couleur des yeux” en particulier leurs donne du fil à retordre.

J'obtiens mon tampon quelques centaines de mètres plus loin, dans le bâtiment de l'immigration où l'agent se dispute avec une autre dame. Quand ils parlent Krio, j'ai l'impression d'entendre une parodie de rap américain. La bonne nouvelle est que mon visa, valable pendant 2 mois, doit en fait “être utilisé dans les 2 mois et valable 30 jours à compter de la date d'entrée”. Il n'est jamais facile de savoir à quoi correspondent les dates des visa, et il y a des malentendus même entre les ambassades et les agents des services frontaliers. Cette fois, j'obtiens 30 jours alors que je m'attendais à 20, mais il me faudra probablement moins de temps que cela pour traverser l'ensemble du pays.

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De Conakry à Freetown. Les gens pensent en miles mais les bornes sont en kilomètres

La route jusqu'à Freetown est toute neuve, mais la pluie a recommencé. J'attends dans un bar pendant 30 minutes, pédale un kilomètre et m'abrite encore une fois dans un restaurant. Les prix des denrées alimentaires semblent être légèrement supérieurs à ceux de la Guinée. Le plat de riz avec des feuilles de kassava et du poisson est à 4000 leones. J'ai changé 80 000 GNF (francs guinéens) en 50 000 SLL (Sierra Leone leones), ce qui fait environ 10 €.

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La rivière Great Scarcies

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La première ville en Sierra Leone est Kambia. Mon surnom passe de “Foté” à “Apoto”. J'ai d'abord cru que les enfants réclamaient “photo”, mais “Apoto” est tout simplement le mot désignant un homme blanc en Temne. Les Temné (30 % de la Sierra Leone) vivent principalement dans le nord de la Sierra Leone, tandis que le sud est de la Mendé (30 %). La langue la plus répandue est le Krio, apporté par le Krio.

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Des taux d'intérêt qu'on est loin de voir arriver en Europe

L'histoire de la Sierra Leone est spéciale et intéressante. Le pays a commencé à voir des colons occidentaux dès le XVème siècle pour la traite des esclaves, comme dans les autres régions d'Afrique de l'Ouest. Mais au XVIIIème siècle, quelques britanniques ont acheté un lopin de terre dans le but de “réinstaller” des esclaves américains affranchis qui étaient victimes de la pauvreté à Londres. L'ensemble du pays est devenu une colonie britannique, et les noirs non indigènes, appelés les Krios, occupaient la plupart des postes importants dans l'administration en dépit de leur minorité (2 % de la population). Après l'indépendance en 1961, le pays fut divisé entre le parti politique des Temné, celui des Mendé et les influents Krios. Le premier coup d'état est arrivé en 1967. Ce qui suit est une impressionnante succession de coups d'État et de batailles pour contrôler les régions diamantifères. La paix n'est revenue qu'en 2000.

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Mes vêtements qui n'arrivent pas à sécher sous la pluie intermittente

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Le trajet est magnifique. À ma gauche, j'ai remarqué que le ciel se transformait en un beau tapis de nuages noirs et pourpres.

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Dans la réalité, c'est aussi beau et impressionant que sur la photo

On dirait que la pluie ne va pas tarder, mais cela ne m'empêche pas de prendre des photos. La couche de nuages, vraiment basse, créée un contrat intéressant avec les palmiers.

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Il est seulement 15h et l'atmosphère est spéciale. C'est un peu comme si il faisait nuit en plein jour. Le silence s'est abattue sur la plaine, les oiseaux et le trafic se sont tus.

Et tout d'un coup, les palmiers commencent à s'agiter vigoureusement sous l'effet d'un vent violent.

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Les premières gouttes commencent à tomber. Tout cela s'est passé dans les 5 minutes suivant l'instant où j'ai réalisé que les nuages noirs n'étaient plus très sympathiques. Et tout cela déferle très violemment. J'ai repéré des maisons en béton environ un kilomètre plus loin, et j'ai vraiment besoin d'accélérer maintenant. Le vent, inexistant il y a 2 minutes encore, souffle de face, et les rafales m'empêchent de pédaler en ligne droite.

Je ne m'attendais pas à ce que le ciel se déchaine à cette vitesse et maintenant j'ai bien peur d'être trempé avant de pouvoir atteindre un abri. Je pédale comme un fou en panique jusqu'à un bâtiment, le seul qui ne soit pas une cabane faite de feuilles, et je l'atteins juste au moment où la pluie commence à tomber. L'endroit est un atelier pour et un cente d'autonomisation où les personnes handicapées construisent des fenêtres, des portes et des pièces en acier. Ils ont déjà recouvert le générateur et m'invitent à venir jusqu'à au fond de la pièce avec mon vélo. Au même moment, deux jeunes arrivent sur une moto et se dépêcher d'entrer à l'intérieur. Cela fait maintenant une minute que la pluie dégringole et une piscine s'est formée devant un atelier. Un autre cycliste se joint à nous, une minute trop tard, complètement trempé.

Le bruit assourdissant de la pluie frappant violemment les tôles métalliques du toit interdit toute discussion. Nous devons nous résigner à rester silencieux et observer les éclairs qui nous entourent (et qui frappent tout près). La pluis tombe quasiment à l'horizontal et tout est trempé. C'est vraiment effrayant (et ça l'est encore plus si je m'imagine être dans les palmiers); je ne me souviens pas avoir assisté à une pluie d'une violence. La circulation sur la route principale s'interrompt. Je vois seulement quelques 4×4 qui avancent doucement.

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Dans l'atelier

Moins d'une heure plus tard, le bruit diminue et nous pouvons discuter. Le ciel s'éclairci lentement et les coqs chantent, l'air de dire aux gens que la journée peut continuer son court normal.

Je me remet en selle, dans une atmosphère très sombre et humide, sur une route qui ressemble à un pont traversant des terres détrempées. J'ai l'impression d'avoir survécu à une petite apocalypse, mais c'est peut-être seulement un avant-goût de ce qui m'attend. C'est le 25 juin, et la saison des pluies est s'étale de mai à octobre, les mois les plus humides étant juillet et août. J'atteindrai Freetown dans 150 km, et Freetown est l'une des deux capitale les plus pluvieuses d'Afrique. L'autre est Monrovia (Libéria), à propos de laquelle on peut lire : “dans le seul mois de juillet, Monrovia reçoit presque le double des précipitations que Londres reçoit en un an.” je pense que je devrais m'en tenir aux routes goudronnées à partir de maintenant, je ne voudrais pas faire du vélo sur une piste de boue sous cette pluie.

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Il y a un peu de route jusqu'à Port Loko. La lumière est faible. Port Loko fera une halte agréable après 75 kilomètres, une distance qui n'est pas trop mal pour une journée où il a plu jusqu'à 11h, puis de 13h à 14h et enfin de 15h à 16h.

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La rivière Little Scarcies

Comme c'est mon premier jour en Sierra Leone et que je ne sais pas à quoi m'attendre en matière d'hébergement, je m'arrête juste avant Port Loko à l'une des nombreuses maisons en construction à côté de la route. J'en ai vu beaucoup de similaires aujourd'hui, juste des briques pour les murs et une toiture métallique. Le propriétaire de la maison en construction vit dans sa maison située juste derrière. Il en construit une nouvelle pour sa fille qui vient d'épouser un jeune homme, Lamin.

Nous mangeons du riz avec une sauce bonga, faite avec le fruit du palmier, avant que la famille ne me laisse dormir dans la maison inachevée. Comme j'aurais pu le prédire, étant donné l'incroyable hospitalité dont je suis le témoin depuis que j'ai traversé le détroit de Gibraltar, ils voulaient libérer une chambre chez eux juste pour moi.

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On m'a dit en Guinée que les noms de famille comme Camara, Touré, Cissé, Ba, Diallo, sont des noms originaire de Guinée. Et les Coulibalys sont du Mali. Ca aurait été trop facile…mes hôtes actuels sont s'appellent Sissey et Turay, prononcés de la même manière que Cissé et Touré et ils ne se sentent pas guinéens du tout. Disons plutôt que ce sont des noms qui viennent de l'ancien Empire du Mali.

La nuit est assez froide et je sors de mon sac de couchage pour la première fois depuis le Sahara. Le drap de soie était parfaitement suffisant depuis la Mauritanie. La pluie fait baisser les températures et c'est très appréciable.

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Il a beaucoup plu pendant la nuit. Le vent soufflait du sable dans mon visage et pas mal de mes affaires ont volé. Il pleut encore ce matin, et pour ce que j'en sais, ça à commencé à 5h et ça ne s'arretera pas avant midi. J'attends patiemment au lieu de prendre la route sous la pluie. Cela me laisse le temps de bien décrasser mon vélo, cuire des pâtes et passer du temps avec les jeunes garçons et filles, qui ne vont pas à l'école non plus à cause de la pluie.

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Lamin

Je commence ma journée vélo à 12h et je vais essayer de profiter au maximum des heures où il ne pleut pas.


Je fais un petit tour à Port Loko, à voir à quoi ça ressemble et aussi pour voir où j'aurais dormi si j'y avais passé la nuit. Le seul B&B annoncé propose des chambres à partir de 40$, ce qui me conforte dans mon choix de m'être arreté avant la ville. Je remplis mes bouteilles aux containers d'eau de pluie car les robinets publics sont fermés jusqu'à 16h pour éviter le gaspillage. Un vieil homme me conseille de boire une des petites fioles d'alcool vendues pour 500 leones (0,10 €), “parce qu'il fait froid“. Il fait froid en effet pendant la saison des pluies, mais ces températures sont juste parfaites pour moi.

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Port Loko

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La rue principale

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Une autre rue

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Venez chercher votre préservatif ici

La route principale de Port Loko à Freetown fait une sorte de L afin d'éviter une baie et d'atteindre la péninsule. Il y a une façon plus directe impliquant une traversée en ferry, via Lungi et l'aéroport. C'est celle que je choisis. Il devrait avoir beaucoup moins de trafic, et la construction est presque terminée : seuls les 10 premiers kilomètres ne sont pas encore goudronnés.

Je ne suis pas excité à l'idée d'aller sur des chemins de terre – les rues de Port Loko m'ont suffit – surtout après autant de pluie et avec mon vélo fraîchement nettoyé. Ce sera seulement pour 10 kilomètres, et la route à l'air en bonne état, alors je me lance plein de confiance. Très rapidement, la boue rouge se coince dans mes gardes-boue et mes freins et empêche mes roues de tourner. Johannes est passé ici il y a 2 semaines et il m'a dit que c'était une bonne route, un peu poussiéreuse même. La pluie a tout changé.

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J'ai ce problème avec mes gardes-boue quand je circule sur les pistes de boue rouge pendant ou après la pluie: le petit espace entre les pneus et le garde-boue compresse la boue collante, ce qui finit par bloquer la roue arrière. Je dois pousser et m'arrêter tous les 500 mètres pour nettoyer la boue avec un bâton.

Mon vélo est maintenant repeint en rouge et je compte chaque mètre. Je vois enfin des machines au loin et la couleur de la route change du rouge au noir: les chinois sont en train de la construire. Après un dernier nettoyage, ma roue arrière tourne à nouveau normalement et je prends un nouveau départ sur l'asphalte flambant neuf.

Pas pour longtemps. Il est déjà trop tard quand je me rends compte que la route n'est pas encore prête. Ce n'est pas un asphalte "flambant neuf", mais un asphalte "sur le point d'être flambant neuf", nuance. Des petits morceaux d'asphalte, pas solidaire, volent sous mes roues et se collent sur mes pneus, mes jantes, mes sacoches et mes freins. Heureusement mon carter de chaîne empêche la chaîne et le pignon d'être contaminés par ce dangereux chewing-gum. Mais ça n'empêche pas la transmission de faire du bruit et le goudron frais déposé sur les gardes-boue et sur mon cadre attire maintenant tous les cailloux et les graviers, et je n'aime pas trop le fait d'avoir plein de points noirs et collants de partout. Je m'arrête encore une fois près d'une grosse flaque d'eau pour enlever les plus gros morceaux, mais il reste du goudron poisseux partout sur mon vélo et sur les sacoches.

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Un nouveau chemin de fer pour Lungi

Après toute une matinée de pluie et un après-midi lent dans la boue et dans le goudron, c'est déjà la fin de l'après-midi et je n'ai pas beaucoup avancé. Je laisse tomber l'idée d'atteindre Freetown et je me reconcentre sur Lungi, la petite ville où se trouve le départ du ferry.

La Chinese Railway Seven Group Company Limited est chargée de construire la route et un chemin de fer, très probablement pour soutenir l'exploitation minière à l'intérieur des terres. L'histoire du film Blood Diamond prend place en Sierra Leone, et il devrait y avoir suffisamment de diamant et d'or dans le pays pour sortir les 6 millions de Sierra-Léonais du top 10 des différents classements des pays les moins avancés dans le monde. Il y a aussi un énorme potentiel touristique qui ne demande qu'à être développé.

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J'arrive à Lungi juste avant la nuit et juste au moment où la pluie recommence à tomber. Lungi est la ville où se trouve l'aéroport de la capitale, intelligemment séparée de Freetown par un canal et un ferry. Je m'attendais à avoir le choix pour l'hébergement. La première maison d'hôtes que je visite dispose de chambres à partir de 45 €. Le moins cher de la ville dispose de chambres “aussi bas que 30€”. Qu'est-il arrivé aux auberges bon marché à 5€ ? Le fait est que les Sierra-Léonais ne se déplace pas vers les lieux où ils n’ont pas un endroit où rester. Même si la nourriture est aussi bon marchée que partout ailleurs en Afrique, avec des repas pour moins de 1€ par exemple, il n'y a pas d'hébergement bon marché. Seuls les hommes d'affaires et les touristes peuvent se le permettre.

Et comme la monnaie est très faible, il faut 25 billets de 10 000 leones, au mieux, pour payer 250 000 leones. Je n'ai même pas cette somme d'argent, car tout ce que je possède, c'est l'argent que j'ai changé de mes francs guinéens. Je n'ai pas encore croisé de distributeur automatique en Sierra Leone. Les guichets automatiques en Guinée délivraient un maximum de 30 billets à la fois (le plus grand billet étant de 10000 GNF, cela limitait le retrait maximum à 31€ par transaction).

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Je pensais qu'en 2013 il y aurait des guichets automatiques presque partout et que je n'aurais pas à transporter une grosse somme d'argent en espèces pour tenir tout le voyage. Ce n'avait pas complètement tord, il ya des guichets automatiques dans chaque pays, au moins dans la capitale. Ecobank et les autres banques africaines sont bien présentes. Mais je n'avais imaginé que le facteur limitatant serait l'aspect technique des distributeurs et le fait que les monnaies locales ne valent presque rien. Je regrette de ne pas avoir retiré 10 billets de 100 € alors que j'étais en Espagne. Ca ne prend pas de place et on peut les changer n'importe où. On trouve des bureaux de change dans tous les marchés de village. Les commissions de change ne sont pas pires que les frais bancaires pour retirer de l'argent depuis une carte de crédit (et d'ailleurs, Mastercard ne sert à rien en Afrique de l'Ouest, il n'y a que Visa qui fonctionne).

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Donc je n'ai pas de solution d'hébergement pour l'instant et j'aimerais éviter de dormir à l'extérieur si possible. Puisque c'est l'Afrique, il y a toujours une solution. Le gardien de nuit de la maison d'hôtes "à prix raisonnable" de Lungi, Issa, suggère que, puisqu'il doit travailler jusqu'à 8h, je peux rester dans sa chambre de sa maison de famille jusqu'au matin. C'est une merveilleuse idée. Je peux rester au sec et lui donner ce que j'aurais payé dans une maison d'hôtes africaine à bas prix normal.

Il vit dans une partie reculée de Lungi qui ne peut être atteinte qu'avec une moto ou un 4×4 aventureux. C'est un sentiment étrange que d'atterrir de nuit dans la vie quotidienne de la famille et de s'installer dans la chambre d'Issa. Les enfants sont impatients de parler avec moi et nous assistons à une joute verbale de nuit sous la pluie. Comme dans Matrix Revolutions, le style en moins. Je suis infiniment reconnaissant à Issa quand je m'endors alors qu'il pleut comme vache qui pisse (suffisamment pour remplir des piscines olympiques).

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Lungi
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