Vers le bas de l'Atlas à travers le Dadès

Agoudal n'est plus qu'a quelques kilomètres. La route est encore bien goudronnée. Elle a été refaite il n'y a pas longtemps apparemment mais je doute qu'elle ne tienne longtemps. Au final j'aurai pédalé sur de l'asphalte depuis Rich jusqu'à Tinghir en passant par Agoudal.


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Un matin dans une cabane

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Je n'ai jamais été aussi proche de trouver des os de dinosaures

Alors que la route depuis Toumlilane traversait des terres hostiles et inhabitées sur 25 km je commence à croiser des terres cultivées autour des rivières quasiment asséchées.

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Des villageois qui cultivent alors même que les températures descendent en dessous de 0° C pendant la nuit

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Juste après un virage je me retrouve face au village de Agoudal, beaucoup plus grand que je ce à quoi je m'attendais. Et beaucoup plus tôt aussi. Il n'y a toujours aucun bruit dans l'air et très peu d'activité dans les environs, je ne pouvais pas deviner qu'il y avait autant de gens vivant ici. Nous sommes à 2400 m environ.

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Agoudal

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Agoudal

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Agoudal est le plus grand village de cette région du haut Atlas. J'ai la chance de rencontrer, à la petite boutique de l'entrée de la ville, le propriétaire d'une maison d'hôtes qui me vend un pain (il n'y a aucune boulangerie dans le village) et me donne des conseils sur la route à suivre. Alors que je lui expose mes plans pour retourner vers le sud à travers les gorges de Dadès, il me traite de fou. J'ai l'habitude de prendre ça comme un petit compliment mais cette fois cela me rappelle que j'ignore complètement l'état de la route. J'avais demandé, il y a longtemps, des informations sur la piste entre Tamtattouchte et Msemrir, mais depuis que j'ai changé d'avis à la dernière minute pour me lancer dans la grande boucle, je n'ai plus d'infos fiables. Il m'apprend que la route est fermée et que personne ne l'a encore empruntée cette année. Et qu'elle doit encore être en mauvais état à cause de la neige et de la boue rouge qui attaque les roues et les gardes boue. Il raconte qu'il a secouru un français qui essayait de passer là il y a un mois et qui à du abandonner sa moto.

Que des mauvaises nouvelles en somme. J'avais oublié la neige étant donné que je n'en ai vu aucune trace à plus de 2000m. Le seul bon côté est que je suis bientôt arrivé au point le plus critique de cette route/piste menant à Boumalne-Dadès: un col situé à 20km d'Agoudal. Après, ce sera de la descente sur le versant exposé au sud, donc pas de risque de neige. Et sur les 20km menant au col, seuls 10km seront difficiles.

Cela veut dire que je saurai rapidement si je dois faire demi tour ou non. Mais la portion délicate ne fait que 10km, je me vois plutôt galérer sur cette distance plutôt que de rebrousser chemin. J'ai déjà franchi deux cols fermés, en galérant certes, mais avec succès. Essayons encore une fois...

Je quitte donc Agoudal pour l'inconnu, avec un pain, 4 oranges et une douzaine de gamins très énervants qui me suivent en courant pour me demander des bonbons, des stylos, ou juste "quelque chose".

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Agoudal – Msemrir : début de la piste

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Ici, hébergement pour les nomades en été

Après 10 kilomètres d'une piste en pente douce, j'arrive à un camping, un camping vraiment perdu. J'ai remarqué qu'ici, “camping” signifie parfois “parking pour camping-cars”. Mais ce n'est pas le cas de cette Auberge-Camping-Restaurant, qui n'a aucune activité en cette période de saison morte.

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Je réveille les deux frères qui “travaillent” là vers midi. Nous buvons un thé et discutons. Il n'y a pas d'électricité mais, à l'évidence, ils ont regardé Real – Manchester sur la TV grâce au panneau solaire. Au cours de la discussion,ils me disent qu'un 4 × 4 est en effet passé cette saison, mais seulement dans l'autre sens, de Msemrir à Agoudal. Il y a encore un peu de neige sur la route et il est impossible de traverser le col de montagne dans ma direction. Cependant, avec un vélo, cela "devrait" être possible.

C'est sur cette note plus positive que je me remet en route pour effectuer les 10km annoncés comme difficiles.

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A l'attaque du col

La boue rouge apparaît en effet très rapidement. Elle est très collante et il suffit qu'elle touche une fois une roue pour couvrir le pneu en entier sous l'effet de la rotation. Quelques rotations supplémentaires suffisent ensuite à couvrir les gardes boue et les freins, ce qui bloque complètement la roue. Je dois donc l’éviter à tout prix. La route et le bas côté ont l'air praticables, mais c'est très trompeur car ce n'est pas sec du tout.

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La meilleure chose à faire est de pousser le vélo sur les parties couvertes de neige. C'est dur mais cela permet de garder le vélo en bonne condition. Le sol est comme une éponge, absorbant toute l'eau issue de la fonte des neiges. Impossible de rester sur le vélo, je dois trouver les endroits les plus secs qui me permettent de pousser le vélo sans rester coincé. Cela implique de porter le vélo sur plusieurs mètres, de manière répétée.

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Inspection du terrain avant de poursuivre

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Mini-col franchi !

La route est encore couverte de neige dans les coins à l'ombre. Cela signifierait la fin du voyage pour une voiture mais je peux pousser mon vélo sur la neige et la glace.

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Route fermée

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J'évite la boue

Cela prends des plombes de pousser et porter le vélo sur des kilomètres dans cet environnement. C'est comme si on voulait que mon épaule fournisse en une journée les même efforts que mes jambes produisent en un mois. L'énergie à complètement quittée la partie supérieure de mon corps lorsque j'atteins le col: Tizi n’Ouano à 2700 m.

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Le col fermé de Tizi ’ Ouano, 2700 m

C'est une demi-victoire, car la route ne descends pas tout de suite. Elle continue à monter. Alors que je suis en train de manger, je suis dépassé par le seul véhicule de la journée, un 4x4 avec des touriste et un chauffeur local. Si l'on excepte cette rencontre, c'est un endroit très isolé. Il n'y a rien, à part de la boue et de la neige. Aucun animal. Le calme absolu.

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Vélo, boue et altitude
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La fin de l'après-midi est un peu plus facile. Je dois encore pousser et éviter la boue, ce qui me force à trouver ma propre route, mais ce n'est pas aussi raide qu'au début. J'arrive enfin à une piste sèche pour entamer ce qui devrait être la dernière montée jusqu'au vrai col.

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J'aperçois le bout !

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Ce col n'a aucun nom, aucun panneau. Rien pour indiquer "Ce col à 2920m est ouvert à partir d'avril". Seulement une maison abandonnée. Il n'empêche, c'est une énorme satisfaction d'avoir franchi le col ici: pas besoin de faire demi tour et je vais pouvoir redescendre par la route principale à travers la gorge du Dadès.

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Col de Tizi sans nom, 2920 m

Alors que je franchissait le col et que je pouvais enfin voir la descent, mon téléphone s'est mis à capter un réseau. Même celui de Maroc Telecom était hors de portée dans cette région. Maintenant je capte en 3G donc je suppose que je suis bientôt de retour à la civilisation.

Je peux enfin me laisser aller et profiter du panorama. Il n'y a pas de mots pour décrire ce que je vois. Je suis presque à 3000m et j'ai devant moi une grande chaîne de montagne qui s'étend à perte de vue. Et pas une âme qui vive pour faire le moindre bruit.

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Si j'en crois l'aubergiste d'Agoudal, on peut dire que j'ai "ouvert" le col cette année dans le sens Agoudal – Msemrir. Ou que je suis le premier à passer en vélo cette année. Mais j'ai trouvé des traces de vélo. Elle ne suivait pas toujours un chemin logique car elle évitaient les zones boueuses, comme moi. C'était peut-être un vététiste.

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Ce n'est que du plaisir désormait : une descente, une bonne piste et une vue infinie

Je m'arrête en plein milieu de la descente: j'ai remarqué des mouvements suspects dans le décor sans vie. Quand je les aperçois enfin, ils me fixent tous de regard. C'est un vrai duel de western entre un groupe d'une vingtaine de bouquetins et moi même.

Quand je commence à sortir mon appareil photo, ils s'animent et se sauvent en bondissant. Très vite.

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On peut voir un bouquetin en l'air sur cette photo

Le soleil se couche, et je suis toujours très haut dans l'Atlas. J'ai pédalé depuis 10h ce matin et j'ai à peine parcouru 30 km aujourd'hui.

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A 18h je suis toujours au-dessus de 2500m. Le soleil disparaît et le froid prend immédiatement sa place. Je peux voir le premier village plus bas, le long de la route sinueuse, mais je ne serai pas capable de l'atteindre avant l'obscurité. Il me manque 30 minutes de plus, sans doute celles que j'ai passées à boire le thé avec les frères aubergistes. Et puis cette magnifique route vaut le coup d'être parcourue le matin avec le soleil levant plutôt que d'être expédiée maintenant, en pleine nuit. Alors je décide de camper ici, dans le froid, sur le toit du monde.

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Le problème qui se pose alors à moi est qu'il n'y a nulle part où s'abriter et le sol est pierreux. Je choisi un petit endroit à côté de la route et je le le nettoie pour y poser la tente. C'est le moment que choisi le vent pour se réveiller. Et il ne fait pas semblant. Pour une fois Youtube me sert à quelque chose: je me souviens d'une vidéo qui explique comment monter cette tente par grand vent.

Mais cela ne résout pas le problème: le vent souffle toujours très fort et ma tente à l'air distordue en permanence, à tel point que j'ai peur qu'elle soit arrachée du sol. A l'intérieur, les bruits de claquement sont insupportables et, sous le coup de la panique, je sors en courant pour aller chercher de grosse pierres et construire un muret de protection. Je ne saurais pas dire si cela me protégera vraiment mais au moins cela me tient occupé en attendant que le vent se calme un peu. J'aperçois les lumières des villages dans le canyon du Dadès. C'est magnifique mais il fait trop froid pour rester à l'extérieur.

De retour à l'intérieur de la tente il fait 0°C. Je suis curieux de savoir combien il fait dehors, mais pas au point de sortir pour vérifier. Je me réveil après une mauvaise nuit, il fait toujours froid mais je suis content de constater que la tente est encore en un seul morceau.

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Une soirée à 2500 m

Je déjeune avec Sergio le faux Nutella tout en observant le paysage, toujours aussi splendide.

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Le plan pour la journée et de descendre les quelques kilomètres de piste restant jusqu'à Msemrir, puis de suivre la route goudronnée jusqu'à Boumalne-Dadès, située le long de l'axe principal entre le Haut Atlas et l'Anti Atlas.



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Un mystérieux village ne figurant sur aucune carte

Je suis content de ne pas avoir effectué la descente hier soir. La piste limite ma vitesse et il me faut une heure pour atteindre le premier village. Et il y a certains endroits où il ne vaut mieux pas glisser.

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Dadès Gorges, Morocco
Pour réveiller et cycle de cette route... bien sûr pas tous les matins sont égaux

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Des paysages à couper le souffle, comme d'habitude

Le ciel bleu auquel je me suis habitué est absent. Les photos ne seront pas aussi belles que je le souhaiterais, mais le simple fait de parcourir cette immensité est déjà quelque chose de très spécial en soi.

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Première parcelle cultivée en vue ! Je suis de retour dans les zones habitables

Je traverse de nombreux villages berbères dès que je redescend en dessous de 2000m en suivant un ruisseau. Apparemment il y avait beaucoup de sources par le passé mais les derniers hivers ont été très secs. Sans la neige en montagne, il n'y pas d'eau pour les fermiers. Tous les villages ainsi que les parcelles de terre cultivables sont organisée autour de la rivière Dadès. Les villages sont trop petits pour avoir des magasins, mais pas assez pour avoir une grande quantité de gamins irritants.

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Je n'y avait pas été confronté jusqu'ici mais maintenant la pression exercée par les enfants est insoutenable et je fais de mon mieux pour être le plus rapide et le plus discret possible lorsque je traverse une zone habitée. Ce n'est pas facile quand l'arrivée de la moindre voiture, du moindre camion, est déjà un événement en soi. De plus l'unique route, parfois goudronnée, parfois non, constitue souvent le centre du village ainsi que le terrain de jeu privilégié des enfants.

Chaque fois qu'un enfant en âge de marcher ou qu'un adolescent m'aperçoit, qu'il soit encore très loin ou en train de jouer, il/elle laisse tout en plan et courre vers moi en criant "bonbon" ou "donne moi un bonbon". Si je leur parle, cela se passe toujours de la même façon: je n'ai pas de bonbons et je transporte le minimum nécessaire avec moi. Je dois être le touriste avec le moins de choses à donner ( et j'ai surement plus faim qu'eux). Ensuite ils veulent un dirham. Puis un stylo. Puis juste quelque chose. Et on me regarde comme si ce n'était pas normal que je n'ai pas un truc à donner à chaque gamin du village, dans chaque village.

Peut-être que les touristes en camping-cars et 4 × 4 peuvent transporter des cadeaux et les distribuer, et quand ils en ont marre ils peuvent fermer leur fenêtre et partir. Je suis le seul à devoir subir tous les effets indésirables: certains enfants ont essayé de m'attraper, de mettre des coups de pieds dans mon vélo, de prendre tout ce que j'avais sur le porte bagage arrière, de me tirer dessus avec un ballon, etc. J'ai lu que certains cycliste se sont fait jeter des pierres. Ça ne m'est pas arrivé mais comme la région est pleine de cailloux je n'ai pas envie de rester plus longtemps que ça.

Tout a commencé lorsque les enfants, qui avant cette région montagneuse étaient content de dire "Bonjour", se sont mis à montrer leur mains en l'air, l'air de dire "tope là". Mais en fait ils voulaient que je mette ma main en l'air comme eux pour qu'ils puissent ensuite l'utiliser comme punching ball, histoire de s'amuser. La seule réaction amusante que j'ai pu obtenir venait d'un enfant trop jeune pour être méchant. Il demandait des bonbons ou de l'argent, comme les autres. Je lui ai expliqué que c'était moi, plus que lui, qui avait besoin d'énergie et donc de bonbons, afin de pouvoir pédaler. Il était plutôt convaincu mais il n'avait pas de bonbons sur lui. Il était donc prêt à me donner un dirham, qu'il avait réussi à récupérer, afin que je puisse m'acheter des bonbons.

Le pire est quand les femmes sont de la partie. Elles demandent la même chose, mais de manière plus insistante. Les femmes qui tiennent un commerce sont très rares, en général se sont exclusivement les hommes qui s'en occupent, mais ce sont elles qui m'ont demandé les prix les plus exagérés. Une fois à la requête "Donne moi quelque chose", j'ai répondu "Regardez mon vélo, je ne transporte que le minimum". Et elle de répondre de au tac au tac "OK, donne moi du minlimon". Sauf avec une enseignante que j'ai rencontrée, c'est le niveau de conversation que je peux avoir avec les femmes en milieu rural.

Après ces villages hostiles j'atteins enfin une route goudronnée de manière continue à Msemrir. En général c'est la dernière ville que les touristes visitent avant de rebrousser chemin lorsqu'ils remontent la gorge en voiture. Pour moi c'est le signal que j'en ai fini avec les zones isolées. En effet je commence à voir des restaurants et des maisons d'hôtes, même si la plupart sont fermées en cette saison. Et les enfants se comportent à nouveau comme des enfants normaux.

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Infos sur la peste

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C'est ici également que commence la partie étroite de la route, coincée dans le canyon creusé par le Dadès

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Parcelles cultivées le long du cours d'eau

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La route passe le long de ce mur

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Vue depuis l'autre côté

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Je m'arrête au restaurant surplombant cette fameuse vue de carte postale sur le défilé d’Imdiazen.

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Défilé de Dadès

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La fin de la gorge s'appelle la vallée des roses. La route cesse d'être coincée entre des murs d'ocre pour s'épanouir sur les collines rouges et autres étranges formations rocheuses .

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Les “doigts de singes”

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La gorge rejoint la route principale de Boumalne-Dadès, la petite grande ville de la région. En temps normal personne ne souhaite rester dans cette ville terne, quand les magnifiques gorges se trouvent à quelques kilomètres seulement, mais j'ai besoin d'avoir du réseau 3G, ce qui n'est pas possible dans les gorges. Les 120 km séparant Agoudal et Boumalne-Dadès regorgent de décors étonnant. Ce furent, depuis Tinghir, quatre excellentes journées passées dans la nature sauvage, et je ne regrette pas les efforts supplémentaires que j'ai du fournir pour obtenir cette récompense.